« Déjà partis | Page d'accueil | Copains des Souverainistes à Babouches »
12.05.2008
Le bruit et la fureur
|http://ilikeyourstyle.net/index.php/2008/05/12/le-bruit-et-la-fureur/
A deux pas de chez moi, il y avait Jadis un Roumain qui faisait la manche.
Il était très gentil, et ce en dépit du fait qu’il était Roumain et que Dieu l’avait sans doute puni pour de bien vilaines choses, lui qui l’avait fait naître sans jambes. Pareil aux pauvres qu’on voit dans Los Olvidados, son corps s’arrêtait tout net en bas du tronc. Cependant, comme nous ne sommes plus dans le Mexique arriéré de ce temps-là, lui n’avait pas de fers à repasser pour se déplacer, mais une ravissante palette de chantier munie de quatre roulettes et d’un petit moteur de Solex offert par le secours Catholique. Être rattaché à sa Sainte mère l’Église n’interdit pas l’humour et la fantaisie.
Longtemps, Je me suis menti à son sujet. Je me faisais croire que je voulais l’approcher pour voir le Christ, puisqu’il se trouve plus sûrement dans les yeux des pauvres que sur les vitraux des Cathédrales. En réalité, l’enfance me revenait par bouffées sitôt que je le croisais, et je mourrais d’envie de le traîner dans le quartier avec une ficelle. C’est mon psychiatre qui m’a expliqué le truc. C’est bien vrai, que je ne suis pas vraiment fini, comme gars. Seules la peur du ridicule et l’incommensurable idée que je me fais de moi-même me dissuadent de courir dans les allées des supermarchés avec mon caddy pour piler devant les rayons, soit en le braquant soit en finissant ma course par un dérapage contrôlé somptueux.
Nous avons rapidement sympathisé, à tel point que finîmes par devenir ce qu’il convient d’appeler des amis. Des intimes, mêmes. Presque des frères. Je lui ai fait visiter la ville qu‘il habitait depuis dix ans mais qu’il ne connaissait pas vraiment. Je le défendais à coup de pieds contre les chiens des vieilles qui l’attaquaient au visage comme s’ils n’avaient pas mangé de la semaine et qu’il s’agissait d’un steak, alors que c’était mon copain. Je hais les chiens de 30 centimètres au garrot, se sont des métaphores sur patte de la tartufferie et la boursouflure dont est frappée l’humanité depuis la fuite du jardin d’Eden. Après la Parousie, Dieu les donnera à bouffer à ses bergers Allemands. Pour faire bonne, mesure, il poussera même dans la fosse quelques unes des connes qui sont au bout des laisses. Je suis sûr de ça.
Pour son anniversaire qui tombait la semaine de Pâques, je l’avais déposé le Dimanche à l’entrée d’une des Église les plus fréquentées de la ville pour lui acheter du Saint-Joseph avec l’argent de sa quête, lui qui ne buvait que du château Pechiney à même le goulot en plastique. Il fallait voir ses yeux briller quand je le faisais rouler sur les trottoirs du centre-ville bondés de gens qu’il imaginait plein aux as. Il était trop pudique pour m’en parler, mais sans doute rêvait-il de travailler là pour devenir le mendiant Roumain le plus riche de la ville et rouler palette avec un laquais en casquette pour le traîner, un gars qu‘il prendrait à l‘essai avant d’embaucher.
Le soir de Noël, je l’avais emmené dans ma famille. Les enfants l’ont adoré au premier tour de maison. Comme il neigeait, on l’avait habillé d’un gros manteau de fourrure et d’un bonnet à pompon pour qu’il ne prenne pas froid et qu’on puisse faire de chouettes photos. Ce fut une belle soirée, même si au moment de partir, le petit dernier qui ne voulait pas me le rendre l’a ponctuée d’un caprice olympien.
Ce qu’ il aimait par-dessus tout, Pietr (il s’appelait Pietr), c’était les soirées avec les copains. Je le posais sur le comptoir, et toutes les jolies filles venaient le tripoter avant de lui offrir une mousse. Vers minuit, il était tellement saoul qu’il se mettait à chanter les airs patriotiques de son pays en faisant des petits bonds pour marquer la cadence. Il avait le rythme dans la peau. A l‘heure de la fermeture, il criait dehors en frappant dans ses mains. Ça l’amusait tellement qu’il continuait à gueuler ça du bar jusqu’au trottoir où il habitait.
Un soir, nous étions tellement bourrés qu’on est descendu sur les quais qui longent la rivière pour dégueuler à l’abri des regards. Je n’aime pas me faire remarquer. Un moment, je l’ai perdu de vu et je me suis mis à le chercher. Par inadvertance, je l’avais placé au sommet d’une rampe, et j’ai pu l’apercevoir une dernière fois quand l’eau lui arrivait déjà au menton. Il souriait niaisement. Il est mort comme il à vécu, de manière totalement ridicule. Heureusement pour moi, seule la palette est remontée, avec ma ficelle au bout.
Dans les nuits suivantes, j’ai bien rêvé que Ceausescu cassait ma porte accompagné par des types avec des manteaux de cuir, des brassards oranges et les mêmes têtes que les gardes du corps des châtelains dans les films d’épouvantes, mais le tourment ne me rongea pas davantage.
J’ai fait croire à tout le monde qu’il était reparti dans son pays, et je me suis beaucoup fait plaindre. En réalité, je me foutais de lui à peu près autant qu’il se foutait de moi. Ma croix n’était pas la sienne, et je n’ai jamais senti les clous qui pénétraient sa chair. Ce qu’il reste de sa moitié de corps doit se confondre avec la vase comme je dois pourrir sans doute au fond d’un crane, enfoui dans les souvenirs d’un ami qui frappait jadis à ma porte quand il n‘avait plus rien.
Life is a tale Told by an idiot, full sound and fury, signifying nothing.
15:25 Publié dans Best of XP | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

