« 2008-05-01 | Page d'accueil | 2008-05-04 »
02.05.2008
Nous sommes des peintres
http://ilikeyourstyle.net/index.php/2008/05/02/nous-sommes-des-peintres/
J’ai envie d’apporter ma pierre au passionnant débat qui depuis la publication de l’article de libé anime la réacomachin, le bocal à cornichons.
La politique ne m’intéresse pas.
Je prétend d’ailleurs n’en parler nulle part et jamais, si ce n’est peut-être à mon corps défendant, quand ma plume m’échappe pour aller foutre en l’air un billet. Pour en faire, de la politique, il faut avoir des idées, et moi, je n’en ai pas. Il faut aussi se soucier de la foule et de son bien-être et je ne suis pas nanti de cette prestigieuse qualité morale. Mais ce qu’elle requiert surtout, c’est que notre sel soit jeté dans une marmite qui n’est pas la notre et que nous fassions des textes qui servent à quelques choses, si par hasard nous avons la manie de faire des textes.
C’est vraiment là que le bât blesse. Quand on laisse entendre que mes puissants effets de style pourraient servir à quelque chose, je me sens sali, insulté, moqué par les gueux, comme si je peignais dans un atelier et que les enfants d’un serf déboulaient avec de la morve pleins leurs nez pour me demander à quoi ça sert, ce tableau, si ça se mange et quand est-ce qu’on mange, s’il faut le couper en morceau avant ou après l’avoir balancé dans le four communal.
Voilà, c’est ça. Je suis un peintre. Je vois des choses, et je les trace sur du papier. Quand elles suscitent ma colère, je me sers d’elle comme d’une couleur et si d’aventure une gueule m’inspire l’envie de taper, je l’écris et m’acharne sur ma proie pour les mêmes raisons qui faisaient faire à Daumier de très longs nez ou ressortir des teints cireux de malades.
C’est tout. Je ne prétend pas avoir du style, faire de la bonne littérature et ni même de la vraie, mais j’affirme en revanche que l’envie est là et qu’il n’en ait pas d’autres.
Il y a quelques temps, j’ai écrit un texte que je trouve encore réussi, en dépit des années qui sont passées sur lui. C’est rare. Il s’agissait d’un portrait de Monseigneur Gaillot. Deux personnes de ma connaissance que j’ai depuis chassé de ma mémoire à coups de pieds m’avaient dit qu’il n’était pas assez argumenté. Je n’avais que timidement protesté. J’étais jeune, à l’époque. C’était il y a deux ans. Depuis, j’ai acquis une maturité qui a fait de moi un homme beaucoup plus asocial. Je n’avais pas dit grand-chose, mais j’ai beaucoup songé à cette remarque frappée au coin de la stupidité, et j’ai compris du croquis qu’il devait précisément sa gueule à ce qu’il était vierge d’arguments, que mes convictions étaient cantonnées à leur place, à savoir celle d’une matière dont je me fous éperdument quant il ne s’agit pas de la jeter dans le grand œuvre.
Il faut toujours fréquenter les imbéciles. Il convient d’en changer souvent pour l’hygiène, mais si vous en avez à portée de regard, vous pouvez les observer pour démonter la puissante mécanique qui les font se fourvoyer. Ça permet d’apprendre des trucs. Les deux miens s’imaginent voir la cité comme elle est sans le secours de l’art, et de fait n’entendent rien à l’art, et rien aux choses de la cité. Ils ont la sociologie pour comprendre, et l’art pour se distraire. Qu’ils sont cons, ces deux. J’espère que Dieu les punira comme il convient. En attendant ce grand soir, je vais bientôt lui prêter main forte et les croquer. Ce sera très méchant, assez précis pour qu’ils se reconnaissent, mais assez flou pour les traiter de paranoïaque quand ils diront partout que je suis un salaud. On va bien s’amuser.
Tenez, j’y pense, l’un d’eux me parlait souvent de la violence de mes couleurs, et de fait, ma prose lui semblait une mine pour cerner non pas ce monde qui nous entoure pourtant tous les deux, mais le contenu de mes entrailles et le misérable petit tas de secret que je traîne avec moi. Cela m’a bien sûr fait penser à cette histoire du chinois qui montre la lune devant un autre chinois plus con que ses pieds, mais plus encore à Swift et sa fable de l’abeille et de l’araignée, puisqu’au lieu d’aller butiner avec moi, il préférait se nourrir des insectes qui sont dans mon ventre comme ils sont dans nos ventres à tous.
La littérature n’est pas faite pour cette misérable époque, mais pour celles des abeilles. Elle exige tout à la fois que l’on se foute de ce qui se trame derrière nos murs et qu’ils soient tenus pour inviolables et sacrés. Mais voici le temps des araignées, des psychologues et du Docteur Freud, des mangeurs d’entrailles, des salauds qui veulent du bien à l’autre et qui pour se faire arrachent son cœur et ses reins pour les étendre en place public et les disséquer. Notre civilisation est en train de jeter à la rivière ce que ses pères grecs ont laissé de plus précieux, à savoir cet art de séparer la chose domestique et celles qu’on évoque sur l’Agora pour qu’elles ne se salopent pas entre elles. Depuis que nous ne savons plus tenir le Moi pour haïssable, il est exposé sur la place, piétiné, et plus rien de grand ne sort de cette glaise.
Un jour, il faudra bien nous décider à tuer les psy. Tous. Pour que reviennent les poètes.
14:50 Publié dans Best of XP | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note

