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01.05.2008
Éloge du mauvais goût.
Moi, j’ai très mauvais goût.
Le matin, je bois de la Ricoré, par exemple. Il m’est parfois arrivé de déguster un Bolino alors que je n’avais même plus de gaz pour faire chauffer l’eau, de faire couler le robinet assez longtemps pour qu’elle devienne tiède, et de le consommer devant le porno de Canal sans être abonné. Il suffit d’avoir de l’imagination, c’est tout. Je n’avais même pas l’excuse du manque d’argent, il s’agissait simplement de paresse et de goût de chiotte.
Il y a quelques jours, je me suis fait une vieille. 29 ans la fille. A peine quelques années de moins que moi. Quand elle est partie, je me suis laissé dire un instant que j’étais pire qu’une bête et que les aristocrates du grand siècle savaient à mon âge se réfréner jusqu’à ce qu’une jeune dame de seize ans leurs échoient, mais moi, je suis d’une époque où tout est perdu. Ça sent l’Apocalypse, tout ça.
J’ose à peine vous avouer mes penchants en matière de vin, de lunettes ou de plaisanteries. Malgré mes efforts constants, les seules bouteilles que j’ai su apprécier furent celles que je savais pouvoir finir avant d’en ouvrir une autre. Aux premiers beaux jours, je met des lunettes noires très fines, qui forment une bande, comme celles de Bob Dylan dans les sixtees (7 € chez les noirs qui les vendent à la sauvette). Pour les blagues, Je ne sais pas si je peux décemment les mettre par écrit. Il n’y est question que du Pape qui roule en Ferrari pour aller voir des matchs de foot, de pédés très riches qui s’enfoncent des montres Cartiers dans le cul pour les offrir en cadeau d’anniversaire à leurs amants et leur faire une bonne surprise. Enfin bref, j’ai honte.
J’ai honte quand il ne fait pas beau, mais dans les bons jours, je me vois comme un sage. Un gars aussi peu exigeant à l’égard des choses terrestres sera mûr un jour pour le retrait dans un monastère ou dans sa chambre, comme le suggère Pascal à ceux qui ambitionnent de ne pas ruiner leurs vies par des folies. J’en profiterais pour relire Maître Eckart. Même si je n’atteint jamais ce niveau, je deviendrais un vieux qui se rendra aux noces en enfilant rapidement une veste et une cravate pour les photos, mais qui gardera ses chaussons parce qu’il aura mal aux pieds. Dans un vieux film des années 70, Jean Rochefort joue un présentateur de J.T tellement indéboulonnable de sa chaîne qu’il porte en haut le costume réglementaire pour le respect du public, mais se promène en caleçon dans la rédaction avant la prise d’antenne, pour bien signifier à son monde qu’il l’emmerde. L’élégance, la vraie.
Tout ça pour vous parler de quoi? De Finkielkraut. Il s’en est pris à Sarkozy et ses goûts assumés de limonadier enrichi par le travail et la fraude fiscale…. Antienne classique des faux érudits dont il n’est pas, et des hommes toutes en fausses profondeurs qui maîtrisent l’art de balancer des phrases de bistrots comme s’ils parlaient depuis Port-Royal. Quand on prétend à la philosophie, on doit pourtant savoir qu’il en va des choses de l’art et de l’esprit comme des produits fabriqués, que ce sont des vanités, qu’ici bas tout est vanité. Comment ne comprend-t-il pas qu’il est à peu près aussi vulgaire et putassier de se pavaner en suggérant m’as-tu vu dans ma jolie décapotable que m’as-tu vu dans ma jolie bibliothèque, et qu’il y aurait bien davantage à craindre d’un rat d’exposition qui se retirerait dans un cloître pour méditer sur sa charge? Louis II de Bavière affirmait que s’il avait une province à punir et ruiner, il la ferait gouverner par un philosophe.
Du reste, Finky appuie son gros poncif sur une contre vérité historique, puisqu’il oppose les goûts de Sarkozy pour la camelote au raffinement du Général de Gaulle. Mauvaise pioche, car celui-là était le premier client de toutes les pantalonnades que donnait sa télévision, et que les vachettes où les pitreries d’Henri Salvador lui agréaient bien plus que les Opéras qu’il regardait au balcon avec deux boules quiès dans les oreilles.
La sanctification de la chose culturelle me fait toujours songer au nègre Senghor dont on nous disait pour bien nous faire toucher du doigt son amour des lettres qu’il allait lire à Cajarc avec Pompidou. Qu’est-ce qu’ils avaient besoin d’aller lire à Cajarc, ces deux-là… C’est aussi le Chorégraphe Béjart qui me vient alors à l’esprit, lui qui après avoir évoqué les airs qui sont pour le matin quand d’autres sont pour le soir, déclare sans rire ne pas pouvoir se lever avant d’avoir écouté Ravel. Ah bon. Les jours où il a oublié son disque, il restes au lit, ducon?
Nos temps sont englués dans le matérialisme, c’est une affaire entendue, et cet attachement matériel et boursouflé aux choses immatérielles en est la preuve éclatante. L’époque est emprunte d’une lourdeur qui fait songer aux brumes de l’enfer, mais c’est dans cette propension à consommer du raffinement qu’elle se dévoile dans toutes son épaisseur. Un gourmet qui se délecte autour d’une grande table en se disant qu’on est bien en France aux heures où elle sombre, c’est bien plus dégoûtant qu’un porc qui se goinfre, aux yeux de qui sait voir le monde comme un Présocratique, sans chasser ses premières impressions et sans rien n’accoler derrière elles.
Il m’est arrivé de haïr et répudier soudain des amis après les avoir vu manger lentement, comme s’ils avalaient un bout de ciel. Beaucoup ne savent pas pourquoi je les ai chassé de mon estime sans y mettre les formes. C’est qu’ils ne sont ni poètes, ni philosophes.
19:25 Publié dans Best of XP | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

