26.04.2008

Life goes on, more and more badly

Sur ILYS


Quand j’étais petit, je passais beaucoup de temps à la campagne. En altitude. Avec mes cousins, on faisait des jeux. On attrapait les mouches au vol, par exemple. Le règlement prévoyait qu’il était interdit de nous servir de nos deux mains, puisque en dépit de notre jeunesse, nous savions déjà qu’à vaincre sans périples, on triomphe sans gloire. C’était un point la mouche, deux si elle était vivante, et trois quand par bonheur, elle était intacte. C’était tout une technique. Les rescapées, on les mettait dans une boite pour les préparer aux compétitions qu’on organisait pour elles. L’épreuve reine, c’était le vol avec une aile. C’est rigolo, une mouche qui vole avec une aile. Elle s’élève du sol, tourbillonne un peu pour la forme, mais elle ne va pas bien loin. Pas de quoi atteindre les étoiles, je vous le promet. Elle décolle, retombe, recommence et s’écrase à nouveau pour mourir de fatigue. Il y avait des cas d’espèce, des surdouées qui échappaient à notre vigilance et s’évanouissaient dans l’air, mais enfin c’était rare. . J’aimais bien les courses sans ailes et sur trois pattes. Quand un cas de se genre leur échoyaient, Elles allaient quand même de l’avant. Je suis persuadé qu’elles ne savaient pas où aller, mais enfin, elles s’obstinaient à tracer, au prix j’imagine d’une immense douleur. Il me semble que si un géant de 800 mètres au garrot me coupait les deux jambes pour tromper son ennui, je ne bougerais plus et j’attendrais la mort, mais elles, il fallait qu’elles bougent. Dingue. Je repense toujours à ça quand je vais à carrefour le samedi, à la foire aux boudins ou en discothèque. Vous riez, mais figurez-vous que Gombrowicz écrit dans son journal qu’il reproche à la philosophie son absence cruel de téléphones et de pantalons. Moi, je trouve qu’elle manque de mouches.

Pour les mouches, je crois qu’il y a prescription, mais ce qu’en revanche je ne me pardonne pas, ce sont les cartons que nous faisions sur les chats avec les carabines à plomb qu‘on nous offrait à Noël. Je suis devenu très copain avec eux par la suite, et j’ai du mal à croiser le regard d’un seul d’entre eux sans penser aux erreurs de ma jeunesse, et ce d’autant plus que j’étais très habile. Au prix d’une longue introspection, j’ai compris que j’avais plutôt envie de canarder les paysans alentours. Si je leur ai laissé la vie à tous, c’est que j’avais peur de finir en maison de correction et de passer mes nuits dans un dortoir, au milieu d’autres préadolescents qui auraient senti le sperme et la chaussette sale.

Parfois, nous allions voir Norbert. C’était un vieux qui passait sa vie assis sur une murette et qui rigolait tout le temps. Ce qui nous fascinait chez lui, c’était qu’il n’avait pas d’ongle à son index droit. Il nous racontait qu’il l’avait perdu à la guerre, mais je n’en ai jamais cru un mot. Aujourd’hui encore, je pense qu’il l’avait perdu en sabrant une bouteille de rouge, mais il a emporté son secret dans sa tombe. Il était communiste, Norbert. C’était le seul du village. D’ailleurs, tous le monde l’appelait le communiste . Quand il était assis sur son mur au bord de la R.N., les touristes le klaxonnaient pour se foutre de sa gueule. Ça lui faisait plaisir. Un jour, Chirac a déboulé en trombe avec pleins de motards pour visiter les fermes du village et dire aux jeunes ploucs qu’ils avaient bien raison d’entreprendre et que l’avenir de la France, c’était eux. Nom de Dieu. Joli foutage de gueule, quand j’y pense. Le Crédit Agricole les avait tous endetté jusqu’à la mort, ils ont mangé le patrimoine des trois générations qui étaient passés avant eux, et pour la plupart, ils sont sans épouses et ne reçoivent même pas canal Sat pour se branler devant les pornos. Le seul qui a convolé en juste noce, c’est avec une Malgache obèse qu’il a conquis avec l’argent de ses économies et qui a fait venir toute sa famille dans le village. Aujourd’hui, si vous le traversez pour vous rendre aux stations, vous pourrez voir pleins de mulâtres en train de prendre du bon temps sur la terrasse d’une ferme construite au XVIII ème siècle. Ça fait drôle.

Au village,tout le monde se foutait de la gueule de Norbert parce que tout communiste qu’il était, il avait serré la main de Chirac et que la photo était passée dans le journal. Sur la fin, les gens ne l’appelaient même plus le communiste, mais le copain à Chirac. C’est vrai qu’il avait l’air con sur la photo. On aurait pu juré qu’ils avaient tous les deux snifé une ligne. Je l’aimais bien, Norbert. Il n’avait pas lu Shakespeare, puisqu’il ne savait pas lire, mais je pressentais qu’il avait compris de la vie qu’elle était une histoire de fou racontée par un idiot, et que rien n’était grave ici bas. Son plus grand plaisir, c’était de nous montrer son index sans ongle, de nous demander d’appeler le maître d’hôtel et le tirer, ce après quoi il lâchait un pet sonore qui faisait notre joie et la sienne. Ils sont cons, ces communistes.

Je ne revois plus mes cousins. Je sais que notre junior est avocat. Un autre a fait le cours Florent et joue dans une troupe. C’est normal, que nous soyons chacun doués pour les mots, puisque notre jeunesse fut emplie de poésie et de métaphores au point que celui d’entre nous qui était pris par une très forte envie de chier disait qu’il avait le cigare au bord des lèvres. Je n’arrive pas à savoir ce que fait dans la vie ma chère petite cousine. Elle est toujours belle comme un ange, mais je suis sûr qu’elle boit. Les alcooliques qui planquent leur bouteille dans leurs panières à linge se reconnaissent à quelques vaisseaux pétés sur le nez et dans le blanc des yeux, mais surtout par des absences furtives qui les font partir loin de vous quand ils continuent pourtant à vous sourire et vous fixer.

Il ne faut pas revenir sur ses pas ou se baigner deux fois dans la même rivière. Je ne vais plus dans mes chères montagnes, pour me préserver d’une envie de gerber, de m’exiler dans le noir et d’attendre que la mort me prenne ou que la vie me transforme en statue de sel.

En fait, tout le monde s’en fout de tout ça, puisque des géants de 800 mètres au garrot vont bientôt venir nous cherchez.

Putain de temps.

Commentaires

On va juste dire : très belle note. C'est banale, grisatre de la syllabe et fort mou du phomème. Seule petite chose pour cette "formule" maigriotte : je la pense vraiment.

Ecrit par : Restif | 27.04.2008

Merci à vous!

Ecrit par : XP | 27.04.2008

Ah, merci à vous... quel refleurissment de l'enfance et quel marteau final venu du même pays d'où surgissent les ogres et les puissances mauvaises : "puisque des géants de 800 mètres au garrot vont bientôt venir nous cherchez."
Enfance. Notre pays perdu mais que les mots nous redonnent un frèle instant. Une illusion? rien d'autre ne donnent? Un don est à la hauteur de qui le reçoit, vous avez payé en illusion en ne lisant que de la tête, ne vous étonnez pas de ce que vous recevez. C'est encore trop pour vous.
Les géants viendront nous chercher. Mais avant, nous aurons un peu dansé, beaucoup aimé, souffert et fait souffrir.

Ecrit par : Restif | 29.04.2008

Ps au fait exquis XP, vous avez évidemment compris que mon dialogue en style indirect libre s'adressait à un hypothètique flatuleur de déplaisances et non à vous.

Ecrit par : R. | 01.05.2008

Les commentaires sont fermés.